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La Crète à travers ses vignobles

Cette île de la Méditerranée, aux collines arides, est aussi un paradis pour les gourmets.

Dans cette Crète parfois trop envahie, la route des vins, lancée par de jeunes vignerons lassés des mauvais crus, permet de découvrir des paysages bibliques : collines et vallons, vignes et oliviers, encadrés de hautes montagnes et dévalant en pente douce vers la mer.

Les routes sont étroites et virent sans qu’on comprenne bien leur sens : le voyageur se réjouira de se perdre, c’est le début de la découverte. Les villages viticoles sont ramassés autour d’une église et de deux bars, l’un fief de la droite et l’autre vivier de la gauche, car la politique, dans cette Crète aux mille mémoires, fait partie du paysage. Parfois ravissants, parfois sans grâce, ils conservent l’aspect rural que donnent les traces de roues d’un tracteur sur l’asphalte usé.

A quelques kilomètres d’Héraklion, Peza, la cave Minos-Miliarakis. Descendant d’un aubergiste qui fut le premier Crétois à avoir cacheté son vin, Nicolas Miliarakis, jeune vigneron francophone, fait visiter la salle où les touristes dégustent ses produits, et conseille sur un itinéraire.

En serpentant entre des collines, on arrive alors à Houdetsi, dans la propriété des frères et soeur Tamiolakis. Passionnés, experts, puisque la jeune femme a été formée dans un château bordelais, ils ont planté leur terroir de légère altitude en cépages locaux et français, en kotsifali aussi bien qu’en syrah. Exposés au Nord, les coteaux sont à l’abri des vents chauds d’Afrique et rafraîchis par ceux de la mer Egée.

La découverte se poursuit en redescendant vers la plaine d’Alagni où Barthélemy Lirarakis fait découvrir les vestiges méconnus d’un pressoir antique creusé dans la pierre, dominant le village où il travaille. Du toit de sa cave de dégustation, on domine son vignoble : ce passionné de cépages oubliés montre le seul carré existant de plyto. Aidé d’un ampélographe français, il a retrouvé quelques plants de ce cépage oublié sur des parcelles éparses de l’île. Depuis, il régénère l’espèce : 3 000 plants de plyto croissent chez un pépiniériste du continent pour, bientôt, repeupler la Crète.

Ce réseau de vignerons a ses attaches de l’autre côté de l’imposant mont Jouchtas qui coupe la Crète en deux au sud d’Héraklion. Accroché au flanc de collines qui deviennent plus âpres, Dafnès est un village de 1 400 âmes qui abrite… soixante bouilleurs de cru. Ces amateurs paysans distillent le raki local, le marc de raisin dont chacun dispose chez soi pour partager les discussions sur le monde tel qu’il va – mal, avant qu’on ait bu !

En octobre, ces artisans font la distillation durant des bacchanales si célèbres que tous les hommes politiques y viennent serrer les mains de leur clan, de leurs amis et des électeurs espérés. Nikos Douloufakis, quant à lui, vinifie au coeur du village. Mais il élève des vignes parfaitement alignées un peu partout sur les montagnes avoisinantes, couvertes d’un patchwork de champs d’oliviers, de vignes et de cultures vivrières accrochés aux rudes pentes qui annoncent la vraie montagne.

A l’ivresse des hommes succède celle des recueillements, loin d’être inconciliables. Juste après Venerato, en quittant la petite route pour une plus petite encore, on atteint le discret monastère de Paliani.

Une ceinture de maisonnettes abritant chacune une cellule de nonne entoure la petite église et son arbre sacré. Les icônes du XVIe au XXe siècle, côte à côte sur l’iconostase, montrent la dévotion encore vive qu’entretiennent vingt-six nonnes, parfois nonagénaires, et qu’on peut, parfois, apercevoir dans leur cellule ouverte, manger comme des moineaux. A côté de l’église, le fameux arbre “où les oiseaux ne nichent pas plus qu’ils ne le salissent”, explique la dame en noir qui vient chaque jour aider les religieuses. Les pèlerins y accrochent des ex-voto, béquilles, bras, jambes et coeurs de fer-blanc pour remercier d’un miracle.

“Quelle sérénité ! Quelle douceur ! Le soleil, maintenant, se couchait et les murs blanchis à la chaux prirent une couleur rose”, écrit à propos d’un monastère, Nikos Kazantzakis, le plus crétois des écrivains grecs dans Alexis Zorba : c’est ce qu’on ressent encore dans ces lieux protégés des fureurs du monde.

Quitter les vins pour les herbes : il faut emprunter la route de montagne jusqu’à Axos au pied des monts Psiloritis, chaîne culminante de cette montagne percée de gorges. On l’atteint après avoir traversé d’autres villages que Kazantzakis décrit ainsi : “Des maisons basses à terrasses blanchies à la chaux, collées l’une contre l’autre ; et comme les fenêtres ouvertes faisaient taches noires, elles ressemblaient à des crânes blanchis coincés entre les pierres.”

Sur les pentes des montagnes, en dessous des sources, les paysans cultivent des parcelles potagères qui produisent des légumes pleins de goût et de consistance : les haricots, les fèves, les épinards, le fenouil ont des saveurs oubliées chez nous comme, miracle encore plus rare… les pommes de terre et les tomates. La mémoire conservée des herbes sauvages ajoute au bonheur : au petit-déjeuner, on déguste des tartes et des tourtes farcies de plantes cueillies de frais et exhalant des saveurs oubliées.

Avec un peu de chance et quelques relations, on goûtera dans ces contrées un peu à l’écart la friandise préférée des Crétois : des escargots qu’une habile cuisinière peut servir dans trois sauces différentes. Et bien sûr, des fromages de brebis frais légèrement cuits et arrosés d’un jus de raisin sur une salade de roquette et de brèdes.

Rassasié, on peut s’aventurer vers la Crète aride, cet extrême est sauvage, au littoral spectaculaire de roches déchiquetées, aux odeurs d’eucalyptus, de menthe poivrée, où les routes sont bordées de buissons en forme de porc-épic. Le cul-de-sac du bout de l’est évoque une Ecosse brûlée, les petites plaines alluviales abritent encore des vieux moulins à vent. Et les oliviers, partout, recouvrent ces terres sèches que parcourent des moutons mal rasés.

Michel Samson – CRETE ENVOYE SPECIAL

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